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Full text of "Françoise DOLTO Interview Revue Choisir 1979"

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Docteur Françoise DOLTO 
Psychanaliste 


Question - Pourriez-vous nous dire ce que sont pour vous, les 
parents bourreaux d’enfants? 

Réponse - En général, les parents maltraitants sont des gens 
qui ont été eux-mêmes maltraités étant enfants, adultes, ils 
continuent à se détruire à travers l’enfant qui les représente. 
Lorsqu’ils violentent leur enfant, c’est toujours contre eux 
qu’ils en ont. Que ce soit en les brutalisant ou en les étouffant 
d’un amour négatif, ils ne peuvent faire autrement que d’écra- 
ser leurs propres enfants. Ils reproduisent ce qu’ils ont connu. 
Si donc ces parents n’ont pas une aide psychothérapique, ils 
sont incapables d’aimer positivement. C’est un cercle vicieux 
qui va de mère en fille et de père en fils. Si un père brutalise sa 
fille, ou si l’amour d’une mère pour son fils est de mauvaise 
qualité, c’est tout-à-fait différent, c’est sexuel et non éducatif. 
Pour beaucoup de ces parents, les coups sont un moyen édu- 
catif, donc une preuve d'intérêt, sinon d’amour. Les enfants 
ne s’y trompent pas. En frappant son enfant la*mère se fait 
plus de mal, intérieurement, quelle n’en fait à l’enfant. Très 
souvent, ces parents sont pris au jeu de la violence et ne savent 
+ plus s’arrêter. Ils sont intoxiqués par leur colère, par lofât igue 
. . ou par l'alcool et la misère, mais ils sont conscients qu’ils per- 
dent leur contrôle ; en Angleterre, les parents bourreaux d'en- 
fants se réunissent pour s’entraider. 

Parmi ces parents, il y a aussi des parents sadiques. En géné- 
' ral, ce sont ceux qui ne voulaient pas d’enfant. Maintenant 
que la loi sur l’avortement existe, et que les femmes peuvent 
i choisir leurs maternités, peut-être y en aura-t-il moins ? Côté 
enfant, il n’y a pas que des faibles. Moralement et psychique- 
ment les enfants sont très souvent plus fort s que leurs parents. 
Ce n’est pas parce qu’il est petit que l’enfant est forcément fai- 
ble. Il existe des enfants pervers, de parents normaux, qui font 
exprès de faire ce qui est défendu, parce qu’ils veulent mener 
leurs parents, et être les plus forts. Il faut voir le regard de ces 
enfants ! 

Q. - N’est-ce pas parce qu’ils ressentent un manque d’amour ? 
I. - Qu’est-ce que ça veut dire le manque d’amour ? 

Q. - Pourquoi l’enfant serait-il pervers, alors? 

R. - Parce que l’enfant aime provoquer la force. Ça l’amuse ! 
c'est exactement comme les étudiants qui s’amusaient à pro- 
voquer les agents de Police en 68. Il fallait voir ! Ils aiment se 
mesurer : « Chiche que tu n'oseras pas !... » Voilà ce qu’ils di- 
sent à leur père. 

Q. -Et les enfants tués qu’en faites-vous? 

R. - Tués ? Et bien je n’en fais plus rien puisqu'ils sont morts ! 

Q.-Enfin, il y a bien desparentsquivontjusqu’àtuerleuren- 
* fant ! Vous croyez donc que l’enfant le cherche et qu’il est sui- 
cidaire ? 

« R. - C’est bien possible oui. Beaucoup d’enfants sentent qu’ils 
ne sont pas aimés et qu’ils sont piégés à vivre. Ce sont des en- 
fants qui n’ont pas été désirés et dont les mères n’ont pas pu 
avorter. Ils devraient être morts puisque personne n’en 
voulait ! Ils ont été conçus dans un acte délinquant et en ont 


conscience. C'est pour cela que je ne suis pas contre l’avorte- 
ment. 

Mais malgré tout, presque toujours, ces enfants sont attachés 
à leurs parents violents, parce que, c’est d’eux qu’ils reçoivent 
des sensations fortes. 

Ils recherchent le câlin ou la fessée pour voir les limites de l’a- 
mour et les limites de la tendresse. L’enfant ne supporte pas 
l’indifférence. 

Q. - Mais est-ce que l’enfant a le choix finalement ? Lorsqu’il 
est pris entre deux adultes violents que peut-il faire? 

R. - Il n’a pas le choix, en effet, il n’ose même pas aller se 
plaindre à la Police car il a honte de ses parents, et quand un 
enfant se décide à parler, cela se termine presque toujours de 
la même façon. Les policiers convoquent les parents, leur font 
un peu de morale et renvoient l’enfant dans sa famille, en sa- 
chant très bien qu’ils renvoient le gosse en enfer. 

Ce qu’il faudrait, c'est que l’école soit la maison des enfants, 
qu’ils s’y sentent chez eux, qu’ils puissent y dormir à l’occa- 
sion. Sinon l’enfant ne sait pas où aller en cas de conflits 
graves avec ses parents. Les voisins refusent de se mêler aux 
histoires d’enfants aux prises avec un père alcoolique ou para- 
noïaque. En plus, un enfant à la rue est délinquant. Chacun a 
le devoir de le remettre à sa famille quelle qu’elle soit. Ce qui 
est à noter, c’est qu’un père ne frappera jamais un autre enfant 
que le sien. 

Q. - C’est bien parce que la Société lui donne cet enfant 
comme un objet qui lui appartient, que le père frappe son en- 
fant ? 

Ne vaudrait-il pas mieux changer les mentalités? 

R. - Bien sûr que si ! Mais c’est en éduquant l’enfant que Ton 
peut espérer changer les mentalités. Il faudrait dire à l’enfant 
qui se fait battre qu’il fait honte à ses parents en se faisant 
prendre pour un chien. 

Autrement dit, il conviendrait d’expliquer à l’enfant, que très 
souvent c’est lui qui s’arrange pour être battu. C’est sa ma- 
nière de capter l’attention parentale. Il faudrait donc lui ap- 
prendre à ne pas se laisser battre, mais aussi à ne pas se laisser 
tripoter par sa mère. Certaines sont écoeurantes, dégoûtantes 
avec leurs enfants. Leur soi-disant amour est de l’inceste. Il y a 
des mères qui laissent leur enfant suçoter leurs nichons toute 
la journée ! Des enfants de vingt-deux mois ! Il faudrait dire à 
ces enfants qui servent de poupées à leur mère : « Pendant 
combien de temps vas- tu rester un imbécile ? » Bien entendu, 
lorsque l’on fait ce genre de remarques, les mères se défendent 
« Il est encore petit » Or ce n’est pas vrai. C’est leur excuse. Ce 
genre de femme aurait besoin d’un enfant tous les neuf mois. 
Le positif de l'histoire, c’est que cela permettrait aux aînés d’ê- 
tre chassés enfin de leur mère. Ils pourraient alors réellement 
mûrir affectivement au lieu de rester accrochés à elle. 

Q. - Que pensez-vous de la loi suédoise punissant tout adulte 
qui porte atteinte à l’intégrité physique ou morale de l’enfant ? 

R. - Je pense que cela va obliger les parents à se désintéresser 
de leur enfant, ou à se sentir coupables. En Suède, les parents 
n’ont plus de droit sur l’enfant dès que celui-ci a douze ans. Il 
n’y a plus de rapports passionnels entre les enfants et les pa- 
rents. Or, il n’y a rien de plus suicidaire que le manque de pas- 
sion. « Masturbe-toi, ça ira mieux après ». Voilà ce qu’ils di- 
sent à leur enfant, si celui-ci se plaint de ne pas avoir d’amis, 
par exemple. Je ne juge pas, mais c’est un comportement qui 
n’est pas du tout latin. 

Quelquefois, une paire de claques met une limite aux exac- 
tions de certains enfants. 

Q. - La relation de force, c’est que l’adulte est toujours plus 
fort que l’enfant, c’est indéniable non ? 

R. - Bien sûr que oui. Mais alors il faudrait aussi interdire la 
Police et ne pas se servir de la force contre des adultes ? C’est 
pourtant ce qui se fait ! 

Q. - Oui, mais pour l’enfant, le problème est le même que celui 
des femmes battues. C’est parce que la Société permet ce genre 
de relations qu’elles existent. 


R. - C’est pourquoi, en attendant que les mentalités changent, 
les maisons pour femmes battues sont utiles. Mais à mon avis, 

, cela ne résoud rien. Nous buttons toujours sur le problème de 
l'éducation. De même qu’il y a des enfants qui ne sont jamais 
chassés de leur mère, il y a des femmes qui ne sont jamais cou- 
> pées de leur mari. Je veux dire quelles ne sont pas adultes. 
' Elles ont été dépendantes d’une mère ou d'un père, puis d’un 
mari et ensuite des assistantes sociales. Je vous parle ainsi car 
j'ai envoyé un chèque de soutien à l’une de ces maisons que je 
suis allée visiter, fai vu une de ces femmes, absolument per- 
due, incapable de trouver à s’occuper, même de ses enfants qui 
sont avec elle, complètement soumise à une assistante sociale 
du lieu. On comprend qu'un homme marié à une telle femme. 
qui attendait d'elle quelle fasse ce quelle avait à faire, en 
vienne à lui taper dessus, en espérant la faire changer. Or, elle 
est incapable de changer, c’est une infirme. Et il y en a d'autres 
dans son cas. 

L’Assistante Sociale me disait « Elles viennent là, s’installent 
et attendent. Nous ne savons qu’en faire ». Pour elles, ces mai- 
sons remplacent leur mari. 

line de mes amies, médecin, a pu voir dans des hôpitaux en 
Roumanie et en Yougoslavie, un ou deux étages réservés aux 
femmes battues par leur mari, bras cassés, jambes cassées, 
côtes, etc... Toutes ces femmes lui ont dit « Cela prouve qu’il 
m’aime ». Elles réagissent de la même manière que les enfants 
battus. 

Q. - D’une certaine façon, vous semblez justifier le fait que 
l’enfant et la femme soient battus par quelqu’un de plus fort. 

R. - Je ne justifie rien ! Mais je dis que c’est le mari qui doit 
être aidé et non la femme battue. Il faut dire au mari « Vous ne 
pouvez pas vivre avec cette femme ». Elles sont incapables 
d’entreprendre quoi que ce soit. Elles « poissent » leur mari, 
mais ne font rien pour eux. 

Q. - Vous ne pensez pas qu’il y a des enfants battus qui souhai- 
tent ne pas l’être, de même qu’il y a des femmes battues qui 
aimeraient d’autres relations? 

R. - La preuve que non c’est que lorsque l’on sépare un enfant 
de ses parents maltraitants, celui-ci se meurt de chagrin. 

De même, la femme battue, réfugiée dans ces maisons dac- 
^ cueil, veut revoir son mari. Encore une fois, les coups ne 
veulent pas dire absence d'amour. Vous savez, quand un ni- 
1 veau de conscience n'est pas atteint, la relation génétique ani- 
male est la meilleure. Pour certains enfants c’est encore mieux 
que d’avoir des relations plus évoluées avec des gens payés 
I pour cela. Ce sont les parents bourreaux d’enfants qui sont les 
plus attentifs à leur enfant lorsqu’il est à l'hôpital et les plus re- 
vendiquants aussi pour qu’on le leur rende. 

0. -N’est-ce pas une comédie sociale pour faire bien auprès 
ou corps médical ? 

R. - Ce n’est pas du tout une hypocrisie de leur part. Ils sont 
■ exactement comme un enfant qui ne peut se passer de ses ours 
ou de ses poupées qu’il flanque dans les cabinets, qu'il tape ou 
qu’il perce de trous. Pour ces parents immatures, l’enfant est 
un jouet, un fétiche. 

hnedonnepas raison à ces parents, maisilfaut lesprendre au 
niveau où ils sont pour pouvoir les aider. Nous ne pouvons 
pus être contre eux, puisque nous leur demandons de sous- 
traire l'enfant dès que l’un des deux devient agressif. En plus il 
faut faire comprendre à l’enfant qu’il ne doit pas supporter 
leurs violences. 

, Qî- Mais l’enfant est faible. Il dépend de ses parents, ne serait- 
Ce que pour la nourriture ? 

M -/1 Rio, j'ai vu des enfants abandonnés par leurs parents 

| depuis l’âge de deux ans. Et bien je n’ai jamais vu d’enfants 
i uussi heureux et confiants dans les adultes. Ils n’ont pas de 
J norn > pas de mère, pas de père, et sont nourris par tout le 
I ^nde. En France il faudrait dire aux gens : « Chaque fois 
j vous entendez dire qu’un enfant est battu ou malheureux 
1 Jhez lui, aidez-le ». 

Ê Un n'a pas dit aux parents qu’ils sont responsables de tous les 


enfants. C’est de l’assistance à personne en danger. Mais cela 
choque trop les gens en France. 

Q. - Alors concrètement, si un enfant nous dit: « Je suis 
battu », que faut-il faire ? 

R. - Il faut lui dire : « Ne le cherches-tu pas ? — Ne veux-tu 
pas faire des histoires avec tes parents ?» C’est l’enfant qui 
trouve la solution. Mais il n’a pas toujours l’imagination de 
la trouver. C’est pourquoi, il faut parler avec l'enfant et cela, 
dès l'âge de trois ans. 

Q. - Mais encore une fois, si c’est un bébé? 

R. - Il faudrait davantage de crèches, une mère qui bat son 
bébé est une mère qui n’en peut plus. Elle ne le bat pas vrai- 
ment consciemment, sinon, elle ne l'élèverait pas. 

Q. - Mais les individu ne recherchent-ils pas plus faible qu’eux 
pour affirmer leur autorité, leur puissance? 

R. - Cette démarche-même prouve leur état d’impuissance et 
de faiblesse dans la Société. Ce sont des gens qui n’ont pas de 
vie sexuelle normale. 

Q. - En fait l’enfant appartient aux parents et la femme au 
mari. Ce côté possessif des relations peut-il changer? 

R. - Par l’éducation uniquement, les relations entre enfants et 
parents sont des relations passionnelles, pulsionnelles et in- 
cestueuses. Dans les cas d'inceste, c’est la fille qui n’est pas 
éduquée, et le garçon non plus, l'école n’enseigne pas l'interdit 
de l’inceste. Comment voulez-vous qu’une petite fille sache 
que son frère n’a pas le droit de coïter avec elle ! 

Q. - Vous parlez 4c l'inceste entre frère et soeur, mais entre pa- 
rents et enfants ? 

R. - Dans l’inceste père-fille, la fille adore son père et est très 
contente de pouvoir narguer sa mère ! 

Q. - Et la responsabilité du père ? 

R. - C’est sa fille, elle est à lui. Il ne fait aucune différence entre 
sa femme et sa fille, ou même entre être l’enfant de sa femme 
ou bien le père de sa femme. La plupart des hommes sont de 
petits enfants. Il y a tellement d’hommes qui recherchent dans 
leur femme une « nounou ». Et des femmes qui les confortent 
dans cette idée-là ! Alors la responsabilité de père, à ce ni- 
veau... 

Q. - Dans l’acte incestueux, il y a bien un traumatisme pour la 
fille, non ? 

R. - Evidemment, qu’il y a traumatisme ! Nous ne vivons pas 
dans une Société où ces choses sont permises. Résultat, la fille 
ne peut pas se développer normalement, car ses pulsions sont 
occupées à un lieu où elles ne devraient pas l’être encore. Il se 
produit un blocage dans l’évolution de l’intelligence. 

Quant aux enfants incestueux, il vaut mieux leur dire la ma- 
nière dont ils ont été conçus. 

Q. - Donc, la petite fille est toujours consentante? 

R. - Tout-à-fait. 

Q. - Mais enfin, il y a bien des cas de viol ? 

R. - Il n'y a pas viol du tout. Elles sont consentantes. 

Q. - Quand une fille vient vous voir et qu’elle vous raconte que 
dans son enfance, son père a coïté avec elle, et qu’elle a ressenti 
cela comme un viol, que lui répondez-vous? 

R. - Elle ne l'a pas ressenti comme un viol. Elle a simplement 
compris que son père l'aimait et qu’il se consolait avec elle, 
parce que sa femme ne voulait pas faire l’amour avec lui. 

Q. - Bien. Comment expliquez-vous alors le traumatisme de 

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la fille si elle est consentante ? 

R. - Je vous l’ai dit, son traumatisme vient du fait que sa 
sexualité ne peut pas se développer normalement, puisque la 
sexualité se développe à partir de l’interdit de l’inceste. C'est 
l’interdit de l’inceste qui valorise la sexualité. Cet interdit in- 
tervient quand l’enfant désire l’inceste, c’est-à-dire à partir de 
trois ans jusqu’à 13 ans environ. Quand tout se passe bien, la 
sexualité se déplace et ne se fixe plus sur le père ou sur la mère. 
Le fait qu’un enfant doit faire plaisir à ses parents est déjà une 
forme d’inceste. Or toute notre éducation est basée justement 
sur cette notion de plaisir « Fais moi plaisir mange ta soupe ». 
C’est per\’ers. C’est vicieux ! Bien des filles en arrivent à cou- 
cher avec leur père pour faire plaisir à leur mère. « Va dans le 
lit de ton père, il aime les caresses, et toi aussi, moi j’en ai as- 
sez ! ». 

Q. - D’après vous, il n’y a pas de père vicieux et pervers? 

R. - Il suffit que la fille refuse de coucher avec lui, en disant 
que cela ne se fait pas, pour qu’il la laisse tranquille. 

Q. - Il peut aussi insister ? 

R. - Pas du tout, parce qu’il sait que l’enfant sait que c’est dé- 
fendu. Et puis le père incestueux a tout de même peur que sa 
fille en parle. En général la fille ne dit rien, enfin pas tout de 
suite. 

. - Nous insistons peut-être beaucoup, mais enfin nous savons 
qu’il y a des petites filles violées par leur père et qui ne sont pas 
du tout consentantes. 

R. - Dans ce cas-là, elles tombent malades. La sommatisation 
dérobe l’enfant à son père. C’est une manière inconsciente de 
se soustraire à l’acte incestueux. 

Q - Et il n’y a jamais de troubles psychiques à vie chez ces 
filles ? 

R. -Si, les hôpitaux psychiatriques sont pleins de malades 
comme cela. C’est pourquoi l’avortement devrait permettre à 
des adultes immatures de ne pas avoir d’enfant. 

Q. - L’ennui, c’est que les femmes qui avortent ne sont pas 
celles qui se sentent immatures. Au contraire, en général, les 
femmes qui avortent sont des femmes assez conscientes. 

Par contre, il y a des enfants qui se font comme ça, sans réflé- 
chir... 

R. - Bien sûr, mais il y a des gens qui sont écrasés par des diffi- 


L’enfer 


d’une fillette de 13 ans 

Depuis sept ans que sa mère s’est suicidée, Frédérique 
vit avec son père, Michel Faivre. C’est un homme de 
quarante-six ans brutal, buveur et déjà condamné pour 
divers cambriolages. Frédérique a l’habitude des coups, 
ils font partie de sa vie quotidienne. Pourtant, le jeudi 
14 juin, quelque chose craque en elle. Son père lui re- 
proche de ne pas avoir fait les courses pour le dîner, et 
une fois de plus, une violente dispute éclate dans le stu- 
dio de la rue Frédéric Chopin à Antony. 

Que se passe-t-il dans la tête de l'adolescente ? Tou- 
jours est-il qu’elle s’empare d’une carabine 22 long rifle, 
et, profitant du fait que son père est endormi, lui tire 
une balle dans* la tempe. Après, elle sonne chez son 
voisin, un policier en retraite, et lui raconte ce qui vient 
de se passer. « J’en avais assez des coups et des injures », 
lui dira-t-elle. 

Frédérique a été déférée au parquet de Nanterre, qui 
a confié l'enquête à la police des mineurs.* 

C. P. 


cultés économiques et qui vivent dans une tension nerveuse 
permanente. Ils ont des enfants, c’est vrai, mais ne peuvent 
pas les supporter. Ce sont ces gens-là que l’on devrait aider. 

Q. - Auriez-vous une suggestion à faire au sujet de tous ces en- 
fants maltraités? 

R. - Je n’ai pas vraiment réfléchi. J'avais déjà simplement de- 
mandé à ce que l’on fasse une différence entre les enfants mi- 
neurs. Par exemple, une fille est obligée de prendre un autre 
homme pour éviter l'inceste. Or lorsqu'une fille de 13 ou 14 
ans quitte le domicile parental pour fuir le père, celui-ci est en 
droit de la reprendre. Une fois revenue à la maison, il peut la 
violer par correction paternelle. Il la tabasse, il la saoûle et ilia 
viole. C’est très bien, c’est ïe père ! Il a également le droit delà 
mettre en maison de correction. 

Je peux vous citer un cas où le père est le proxénète de sa fille 
de 13 ans. Ce monsieur est un petit cadre, un ingénieur, et la 
famille vit dans une H.L.M. de banlieue. Comme c’est le père, 
personne ne dit rien. 

On pourrait donc faire des lois qui décident qu’à partir de la 
nubilité, une fille n’est plus mineure. Bien entendu, ceci n’au- 
rait de valeur que si les enfants sont instruits de la vie sexuelle. 
Malheureusement, aucun député ne serait élu ! Une fille de 15 
ans devrait également décider seule, si elle veut garder l’enfant 
quelle porte, alors que dans la majorité des cas on l’oblige à 
avorter. 

Q. - Il n’y aurait donc plus de détournement de mineurs ? 

R. - Non à partir du moment où le jeune serait averti. 

Q. - Vous ne pensez pas qu’il y a quand-même un déséquilibre 
entre une nubile de 13 ans par exemple, et un adulte che- 
vronné ? 

R. - Je ne crois pas, à partir du moment où le jeune est libre de 
choisir. En France, il y a une incurie de l’éducation des filles. 

Q. - C’est tout le problème du féminisme. Nous estimons que 
les femmes ne devraient pas être infantilisées, mais être des 
adultes à part entière. 

R. - Oui, tout est à reprendre à ta base. 

Q. - Donc le Patriarcat est à remettre en question radicale- 
ment. Car c’est malgré tout ce système qui est en vigueur ac- 
tuellement ? 

R. - L’effort de l’éducation doit tendre à développer l’autono- 
mie de l'enfant, donc de l’individu. Sinon l’enfant, fille ou gar- 
çon, conservera plus tard, le besoin que l’on fasse tout pour 
lui. A plus forte raison si l’enfant a une mère possessive. Ac- 
tuellement, les enfants conservent le besoin qu’on fasse tout 
pour eux. Ils ont des mères qui ont besoin d’avoir des petits, 
alors ils jouent les petits. 

Q. - Ne pensez-vous pas que les mères reproduisent avec l’en- 
fant le système dans lequel elles-mêmes ont été piégées? 
Elles se sentent peut-être les petites filles qui doivent être pro- 
tégées par le mari qui est un peu leur père ? 

R. - En effet, mais le mari n’est pas le père, il est la mère. C’est 
pour cela qu'il a tous les droits. Il est la mère de sa femme. Ces 
femmes battues dont je vous parlais qui arrivent dans la mai- 
son d'accueil, cherchent une mère et elles ne s’occupent pas de 
leurs propres enfants, elles veulent qu’on s’occupe d’elles. 

Q. - Notre mouvement préconise le partage des tâches ména- 
gères. Ainsi l’image que l’enfant aurait des parents serait 
moins stéréotypée. Qu’en pensez-vous? 

R. - Pour cela, il faut que les parents le souhaitent vraiment. 
Mais c’est à essayer, en effet, pour que l’enfant ne soit plus le 
bébé à sa maman, mais bien l’enfant de son père et de sa mère. 
Pour cela, il faut déjà des parents adultes, autonomes, et non 
pas des êtres qui cherchent à se faire materner, ou à exercer 
leur autorité sur plus faibles qu'eux, pour compenser leur im- 
puissance . ■ 



« 



A propos de l’entretien 


avec 


le Dr F. DOLTO 


L e discours du Dr DOLTO sur l’enfant battu et la femme 
(mère ou femme battue) appelle quelques remarques. 
L’homme restant le grand absent de ce débat. 

Il est regrettable que ce discours trop souvent révèle 
une insensibilité et une dureté certaines à l’égard de l’enfant ; 
celui-ci, alors même qu’il est à défendre, est accablé. L adulte 
homme ou femme est protégé par le discours officiel de la psy- 
chologie et de la psychanalyse. 

Comment peut-on affirmer que « Battre un enfant fait plus 
de mal à la mère qu’à l’enfant » ?, que « l’enfant aime les sensa- 
tions fortes » ? Les parents feraient-ils œuvre pédagogique en 
battant leurs enfants ? Les enfants tués ne seraient alors qu’un 
accident du « travail parental ». Et pourquoi ne pas battre de 
temps en temps les adultes pour tester si eux aussi n ont pas 
besoin de ces mêmes sensations? N’a-t-on jamais pensé que 
les coups donnés à l’enfant étaient tout simplement un abus de 
pouvoir et qu’ils pouvaient être ressentis comme parfaitement 
iniques ? 

Ce faux point de départ du discours officiel de la psycholo- 
gie actuelle — à savoir admettre les coups, semble bien rétro- 
grade en 1979 — La France en est à l’attitude molièresque. 
«Les parents ont raison de battre leurs enfants» dit F. 
DOLTO, «une bonne claque n’a jamais fait de mal à per- 
sonne », alors que la Suède adopte une loi interdisant toute at- 
teinte à l’intégrité physique et morale de l’enfant, en vigueur à 
partir de juillet 1979. 

Le constat d’attachement des enfants martyrs à leurs bour- 
reaux n’est pas moins aberrant. Ne serait-il pas juste défaire 
remarquer que ces enfants n’ont pas d’autre choix que de vivre 
cet attachement à leurs propres bourreaux. N’est-ce pas une 
vision sadique et bien phallocratique d’admettre l’existence de 
relations affectives sous-tendues et même alimentées par la 
violence et la perversion ? 

Ce qui revient souvent dans les exemples de Mme DOLTO, 
c’est que l’enfant est pervers, provocateur. Au fond, semble 
dire la démonstration, s’il reçoit des coups, il ne l’a pas volé. 
Mais là encore ne faut-il pas tenir compte du rapport de 
force ? N’est-ce pas l’adulte qui a toujours la plus grande force 
que lui ? Certes les enfants sont pervers, mais les adultes ne le 
sont pas moins (et peut-être plus mais ce n’est pas souligné). A 
perversion égale, l’adulte détient le pouvoir social et économi- 
que, nourricier et affectif. Cela lui confère tous les droits et il 
en abuse. La meilleure des preuves, c’est qu’à partir d’une cer- 
taine force physique, ou d’une certaine autonomie des en- 
fants, on n’ose plus les battre en France comme ailleurs. 

L’assimilation, faite par deux fois, des parents à la police est 
curieuse et instructive. La police apparaît pacifique et neutre 
en face d’une jeunesse qui provoque les coups et les sollicite. 
Les parents sont les bons flics protecteurs d’enfants ingrats et 
provocateurs. Il est normal dans cette perspective que les en- 
fants soient livrés sans défense à des adultes en armes. Rappe- 
lons qu’il y a des détenus qu’on tabasse à mort dans les com- 
missariats et des femmes qui sont violées par des policiers en 
service. 

Admettre que l’enfant évolue dans une structure carcérale, 
c’est aider cette structure carcérale et la renforcer. 

Par ailleurs, à travers les exemples donnés et des phrases 
comme « les enfants aiment les sensations fortes », « les petites 
filles qu’on viole se sentent aimées par leur père », « elles ado- 
rent leur père et veulent faire nique à la mère » ! ! « l’adoles- 
cente enceinte doit aller au bout de sa maternité », il apparaît 
que le discours de l’adulte et des théories officielles veut déte- 


nir la vérité du corps de l’enfant ou de l’adolescent. De même 
que le corps de la femme était « dit » jusqu’à présent par des 
hommes, le corps de l’enfant est dit, à sa place, par des adultes 
qui occultent la vérité des enfants parce qu’ils en tirent des 
avantages divers et une inébranlable bonne conscience. 

Enfin on ne peut que déplorer l’absence de l’homme dans le 
tableau de l’enfance malheureuse. Le silence fait, le plus sou- 
vent, sur lui, n’est-il pas une marque de respect implicite pour 
ce qu’il représente ? Il est épargné, peu responsable, à proté- 
ger. Pourquoi ? 

Lorsqu’il s’agit des femmes battues, les coups qu’elles reçoi- 
vent sont justifiés. 

« L’homme tape dessus en se disant qu’elle va changer ». 

Inversement, la femme a toujours le rôle coupable. Elle est 
le plus souvent citée (comme donneuse de coups aux enfants, 
c’est elle qui déglingue les enfants). Elle laisse se faire un tripo- 
tage dégoûtant parce que l’enfant suçote son sein (pourquoi 
cette véhémente indignation dans ce cas et une énonciation 
calme de l'inceste du père sur la fille « qui se console de ne pou- 
voir faire l’amour avec sa femme » !) 

C’est la mère qui fourre sa fille dans le lit du père ! ou la fil- 
lette qui aime trop son père. 

La condition maternelle est glorifiée par ailleurs puisqu’il 
faud rait qu’une adolescente enceinte aille au bout de sa mater- 
nité. Est-il bien sérieux de croire, dans l’état actuel des choses, 
à l’épanouissement physique et psychique d’une adolescente 
de 15 ans qui deviendrait mère? 

Le discours chrétien que sous-entend cette prise de position 
est-il bien charitable envers une jeune femme qui verrait, le 
plus souvent, toute sa vie hypothéquée par une telle nais- 
sance ? 

Que dire également du romantisme latino-chrétien qui 
voudrait que l’information (pratiquée dans le Nord de l’Eu- 
rope) sur les mécanismes du corps, contraigne les individus à 
vivre de seuls sentiments ? Alors que la démarche que nous su- 
bissons est exactement inverse — c’est parce que nous igno- 
rons nos corps que nous compensons cette ignorance dans 
une affectivité débridée ou pathologique qui rend notre vie en 
société si peu authentique, si absurde et cruelle. Comment ac- 
cepter cet obscurantisme dont la femme — et par contre coup 
l’homme — a jusqu’à présent fait des frais — Femme mysti- 
fiée, plus souvent que mythifiée, pendant 20 siècles de culture 
judéo-chrétienne à travers l’ignorance de sa sexualité et l’irres- 
ponsabilité de sa maternité. Mais plusieurs points méritent 
qu’on les souligne car ils sont constructifs : 

- L’école doit être la maison des enfants, leur refuge ; un lieu 
où la sexualité soit enseignée pour une autonomie et une auto- 
défense de chaque individu. Très tôt, dès trois ans, dès la ma- 
ternelle. 

- Les adultes doivent prêter assistance aux enfants. La T. V., la 
radio, doivent contribuer à faire comprendre ce rôle protec- 
teur des adultes (à condition qu’il s’agisse d'authentiques 
adultes, notion qui reste à définir tant du côté masculin que fé- 
minin !) 

- Les lois doivent faire la différence entre les enfants non nu- 
biles et les enfants nubiles qui devraient devenir juridique- 
ment autonomes et ne plus dépendre des décisions parentales. 

(1) ^ 

Beatnce Jade 

(I) L’Allemagne a adopté en mai 1979, deux lois qui accordent dès 14 ans. 
l'autonomie juridique aux adolescents.